Retour sur 60 ans de séries françaises avec Pierre Ziemniak

Retour sur 60 ans de séries françaises avec Pierre Ziemniak

 

Lors du week-end d'inauguration du festival Séries Mania, Pierre Ziemniak a donné rendez-vous aux Lillois dans l'auditorium du Palais des beaux-arts pour réfléchir à la question suivante : « mais pourquoi la fiction française tient si mal la comparaison, non seulement aux séries américaines, mais surtout aux séries de ses pays voisins ? » Pour y répondre, il nous a proposé un petit retour en arrière riche en enseignement, l'occasion pour tous de redécouvrir un patrimoine télévisuel riche et souvent méconnu…

 

L' « âge d'or » de la fiction française

 

«On entend dire parfois que les séries françaises ne sont pas bonnes. Mais quand on a dit ça, on n'a en réalité rien dit ». L'important, nous dit Pierre Ziemniak, c'est revenir à l'histoire de notre fiction télévisée pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui. La Radiodiffusion-Télévision Française (R.T.F.), terrain alors en friches en termes de fiction, a été comme le rappelle Pierre Ziemniak le lieu d'expérimentations d'un certain nombre de « pionniers » tels que Marcel Bluwal (Les Nouvelles aventures de Vidocq, 1971-1973), Claude Barma (Belphégor, 1965) ou encore Stellio Lorenzi (La caméra explore le temps, 1957 -1966), ces « grands noms » de la télévision qu'il nous somme de retenir. Car, on a tendance à l'oublier, mais les programmes sont alors d'une variété et d'une audace sans pareil. C'est l'âge d'or des dramatiques puis des grandes adaptations littéraires et historiques mais aussi l'avènement de feuilletons qui font figure de « chroniques » (Les Saintes chéries, L'Homme de Picardie) et la percée du genre fantastique sur les écrans (Belphégor, Les Compagnons du baal). On (re)découvre avec plaisir et en images sur l'écran de l'auditorium ce qu'a été cette télévision d'un autre temps, à travers notamment un échantillon du feuilleton Les Cinq dernières minutes (R.T.F., 1958). Et ce premier constat, nécessaire pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui, nous laisse d'abord pantois : comment  interroge Pierre Ziemniak, tant d'originalité a pu laisser place à une certaine uniformisation des contenus audiovisuels ?

 

Le long tunnel des années 1980 – 2000

 

Un premier élément de réponse est donné par le conférencier quand il aborde le mouvement de privatisation des chaînes. La RTF, puis l'ORTF, la télévision publique française, s'est vue attribuer des missions bien précises résumées dans la célèbre formule « Informer, éduquer, divertir ». Pour lui, cela va même plus loin, la télévision des années 1950-1960 est en fait une télévision publique d’État, celle du Général de Gaulle. Les programmes « divertissants » sont une manière d'attirer le public devant l'écran pour qu'il y reste jusqu'à l'heure des informations, celle où la voix du Général résonne… C'est bien là d'ailleurs la fonction première des feuilletons d'avant J.T.. Mais la tardive privatisation de la télévision publique change la donne. On passe de cette télévision d’État à une télévision commerciale. C'est le début des fictions à bas budget, hautement addictive. Mais c'est surtout la privatisation de TF1 qui va semer le trouble. Pour Pierre Ziemniak, le choix de privatiser la première chaîne, à défaut de la deuxième (alors « Antenne 2 ») a pour conséquence de déséquilibrer les chaînes et ses programmes. Quand en Grande Bretagne la Chaîne n°1 reste publique, la France fait le choix d'une première chaîne privée qui va alors « donner le LA à toutes les autres chaînes ». Très vite, TF1 mise tout sur le 90 minutes (Julie Lescaut, Joséphine l’ange gardien) qui devient la norme pour ses concurrents également. Les fictions françaises inexportables évoluent alors à partir de ce moment « en vase clos » entre fictions à bas budget mais haut rendement et grandes sagas familiales de l'été…  La fiction française s'uniformise ainsi sous la houlette de TF1. S'ajoute à cela, une législation qui confère aux diffuseurs la haute tache de financer la fiction, ce qui implique un interventionnisme fort de la part des diffuseurs, persuadés de connaître son public et ses attentes.

 

Un nouvel arrivage au début des années 2000 bouscule le PAF

 

C'est alors que débarquent sur les écrans français les séries américaines et ce, dès la fin des années 1990. Au début des années 2000 sur TF1, Les Experts, New-York police judiciaire, Docteur House et autres mènent la barque. Le grand public français découvrent des séries modernes et particulièrement bien rythmées qui ringardisent la fiction française. Ces séries remplissent les grilles des grandes chaînes nationales et font alors plus d'audience que les séries françaises. Les diffuseurs eux-mêmes se font concurrence sur leurs importations au détriment de la création nationale!  

 

Et aujourd’hui ?

 

Une fois que l'on a mieux compris ce qui s'était passé dans la petite histoire des séries françaises, Pierre Ziemniak nous invite à observer les évolutions à l’œuvre aujourd'hui dans l'objectif de requalifier la fiction hexagonale. Lui qui regrettait la politique des auteurs héritée de la Nouvelle vague en vigueur au cinéma comme à la télévision, se félicite de pouvoir observer aujourd'hui une juste remise en valeur du travail du scénariste et surtout, du travail d'écriture en équipe. A ce titre, il loue le processus de fabrication rationalisé autour de la figure du showrunner qui s'inspire de l'organisation américaine. Il cite le travail d'Eric Rochant sur le Bureau des Légendes comme  exemple. C'est pour lui une manière efficace d'industrialiser la série, non pas à hauteur des Américains, mais au moins à celle des Britanniques ou des Scandinaves. C'est aussi et surtout,   un moyen de livrer des épisodes chaque année, d' « industrialiser » la série. Pierre Ziemniak remarque également une tendance accrue aux coproductions internationales à l'instar de Tunnel ou de Versailles. On est amené à observer par extension une ambiguïté dans la fiction française aujourd'hui. Si les programmes de fiction qui se sont le mieux exportés en 2016 sont les séries Canal +, soient des « séries de niche », celles qui font le plus d'audience aujourd'hui en France sont les programmes à portée presque exclusivement locale à l'instar de Capitaine Marleau. C'est sur cette dernière observation, cette ambivalence palpable à plusieurs niveaux dans notre paysage audiovisuel que s'est conclue la conférence menée par Pierre Ziemniak.

 

 

Pour aller plus loin : ZIEMNIAK Pierre, Exception française : de Vidocq au Bureau des légendes, 60 de séries, Paris, éditions Vendémiaire, collection Cinéma, 2017, 216 pages.

Bilan du festival Serie Mania

serie mania

Cette 7 ème saison du festival de séries internationales qui s’est tenu au Forum des images, a été une fantastique occasion de découvrir de nouvelles productions, de rencontrer des professionnels et de voir évoluer l’univers de la série.

Un jury de choix, une programmation remarquable, des invités passionnés et passionnants, une équipe de choc, bref… to be continued.

Impossible de tout voir et de tout faire bien sûr, et je ne vais pas non plus vous détailler les rencontres et remises de prix, car vous pouvez retrouver tout cela, et plus encore, sur le site du festival :

http://series-mania.fr/

 

Voici donc ici,  3 tops 3 de ce que j’ai préféré !

Coup de cœur séries :

Man in High Castle

 

Dernière née d’Amazon et malheureusement pas encore programmée en France, cette fiction est issue des concours de pilote qu’organise Amazon 2 fois par an. On est fan de la méthode et assez scotché par le résultat. Une série adapté d’un roman dystopique de Philip K. Dick : en 1947, l'Allemagne nazie et l'Empire du Japon, ont remporté la Seconde Guerre mondiale et se sont partagés l'occupation des États-Unis.

Un sujet moralement très dur à l’évidence, et assez difficile à encaisser les premières minutes, mais le réalisme visuel créé une véritable surprise, et on se laisse finalement  prendre a ce jeu terrible du « as if… »

 

Jour Polaire

 

Création originale de Canal + qui sera diffusée en septembre prochain. A la lecture du pitch, on était assez septique, car finalement ça nous semblait assez redondant : Björn Stein et Måns Mårlind, showrunners Suédois de Bron, déjà repris par Canal + avec Tunnel, semblaient réchauffer la soupe : 2 flics de nationalités différentes enquêtent sur une série de crime « internationaux » … Mais bon, on a encore craqué pour le côté nordique, la touche d’humour décalée, les paysages sublimes et une musique prenante.

Après l’effet « salle de cinéma » n’y est pas pour rien, et une fois passé sur le petit écran, on garde à l’esprit qu’il s’agira d’une belle enquête mais dans un genre qui ne laisse plus vraiment place a l’originalité. La série se voit décorée du Prix du Public (ex aequo avec la série Beau Séjour).

 

Irresponsable

 

Petite pépite de comédie française, tout droit sorti de la première promotion Série TV de la Fémis, distribuée par OCS, faite avec « peu de moyens mais beaucoup de cœur ». C’est drôle, frais et dans l’air du temps. La série nous confirme que la trentaine est une nouvelle phase de l’adolescence et que ce que la génération Y  fait de mieux, c’est finalement rire d’elle-même. Les plus grands changements de la vie sont parfois ceux auxquels on s’attend le moins, mais c’est peut-être tant mieux. Difficile d’en dire plus sans spoiler, je vous invite donc à déguster cette série en mode coca/pizza/canapé.

 

 

Nos 3 conférences favorites:

 

(que vous pouvez toutes revoir en replay sur le site)

 

Y’a-t-il un rire au féminin ? 

Présenté par un duo dynamique formé par Renan Cros et Yaële Simkovitch. On a rit (quel que soit son sexe)  et on a trouvé ça fin. Ce fut illustré d’extraits très justes mais pas forcement « les plus attendus » donc on a été agréablement surpris, bref ces 1h30 sont passés à une vitesse faramineuse.

Une conclusion qui résonne et à laquelle on adhère totalement: «  le rire dans les séries permet à la femme d’être plus réelle »

 

La rencontre avec Matthew Penn.

 C’est juste le genre de réalisateur avec qui ont aimerait travailler : il aime son métier et ça se sent. Beaucoup de « amazing », « fantastique » et « wonderful » pour désigner ses collègues, il parle de son expérience en l’illustrant d’anecdotes très drôles et  conserve un calme olympien alors qu’une coupure de courant générale plonge les Halles dans le noir (« Guys…I’m still Here ! »). En résumé, vent de charme et d’humour à l’américaine.

 

Violence des séries / violence du monde.

Une conférence qui s’annonçait dure mais nécessaire, largement illustrée par la mythique Game of Thrones, mais également, avec plus de délicatesse et de surprise par une série comme Downton Abbey. Un moment de réflexion très intense mené avec beaucoup de sagesse par Olivier Joyard et Dominique Moïsi, et qu’on aurait aimé voir durer plus qu’1h30.

 

 

 

Les trois moments dont on se souviendra :

 

-Florent Emilio-Siri, le réalisateur de Marseille déclare avoir tenté « d’apporter le cinéma dans la télé ». Une remarque accueillie par un petit vent de protestation par un public « de séries addicts » et relançant l’éternel débat Télé vs Cinéma… Mais ce qui fut vraiment intéressant est l’intervention de Pascale Breton, qui a finalement mis tout le monde d’accord : «  la télé, le cinéma…tout cela n’a pas d’importance en fait, ce qui compte c’est la création ». Merci.

 

-L’annonce de l’ouverture d’une nouvelle « case » en seconde partie de soirée qui sera réservée à la série et de l’achat de la série Mr Robot pour France 2,  la diffusion en exclusivité des 2 premiers épisodes de la série Marseille de Netflix sur TF1 a laissé tout le monde perplexe…

 

-De façon générale, toutes les invités et intervenants étrangers ont exprimés leur joie et leur gratitude d’être à Paris pour ce festival, leurs émotions face à l’accueil chaleureux que le public français avait fait à leurs projets et leur envie de voir éclore davantage de coproductions internationales avec la France. Et ça, ça fait plaisir.

 

En résumé, autant de choses qui laissent présager que la fiction française est en pleine métamorphose, qu’elle est grandement influencée et accompagnée par l’international, et qu’on attend tous avec impatience cette nouvelle ère qui arrive…

 

Céleste