Une création française tournée vers l’ambition

Le paysage audiovisuel français est face à un tournant majeur, à un renouveau. Outre l’avènement des mastodons tels Netflix et Amazon, un sursaut de la profession a eu lieu en ce qui concerne les séries TV. Le changement est maintenant et il se voit dans la sélection pour la compétition française faite par Series Mania, témoin d’exception.

Vers une création française nouvelle

Series Mania, se tenant à Lille du 27 avril au 5 mai, a été le reflet de la volonté de changement des fictions TV françaises. La série n’est plus le parent pauvre de l’audiovisuel et a trouvé ses notes de noblesse. De plus en plus, les mondes se croisent et se recroisent. Réalisateurs, acteurs et producteurs passent du cinéma à la télévision et vice versa. La frontière est de plus en plus poreuses, notamment en raison des plateformes qui brouillent les limites des médiums.

Il existe dorénavant une volonté mutuelle nouvelle de se tourner vers des créations originales et de qualité, en proposant des concepts forts inédits. Le public se forme à la série et demande désormais plus que les éternels policiers ou anges gardiens. Un constat qui fait écho aux projets sélectionnés dans la compétition française de Series Mania dépassant toutes les attentes. Le polar ne suffit plus à lui-même et le public demande désormais un mélange de genres. Le genre a ainsi pris une nouvelle dimension et attire désormais de nombreuses personnes. En effet parmi les séries les plus plébiscitées du moment, on ne peut constater que du genre (fantastique, anticipation,…) avec notamment Handmaid’s Tale et Westword, dont leur saison 2 a été présentée en avant-première en France.

Nous avons constaté cette tendance à Series Mania : nous avons vu les deux premiers épisodes des séries françaises en compétition et assisté à la conférence Coming Next From France offrant un panorama des prochaines sorties et ainsi l’orientation de la création française. De ses projections et conférence, nous avons pu tirer une tendance : une tendance vers la créativité, la qualité, le mélange des genres et la dédramatisation des tabous de la société, comme la nudité (Nu) ou la musique classique (Philarmonia). Parmi les séries françaises présentées :

– Nu (en compétition) défraie la chronique et l’inimaginable en faisant une série-comédie d’anticipation où les habits sont interdits et les comédiens sont nus. Une audace qui marche. Une démarche inédite au monde. Loin du voyeurisme, la série propose une histoire dans laquelle la nudité n’est qu’un costume en soi. Une comédie qui déride, loin de la bienséance de la télévision, ce qui explique que ce soit OCS qui ait accepté de relever ce défi mondial.

– Ad Vitam (en compétition), ovni dans le paysage des séries françaises, est une série d’anticipation mêlée de thriller pour une addiction immédiate. Un flic de 119 ans fait face à la désillusion et aux suicides de la jeunesse qui ne trouve pas sa place dans cette société où la régénération permet de vivre à perpétuité. A la lecture, le pitch donnerait l’impression d’une diffusion qui serait de l’ordre de l’impossible sur l’antenne française. Peut-être mais pas pour Arte.

– Kepler(s) (en compétition) propose une plongée dans le psychique des plus troubles de son héro qui souffre d’une dissociation des personnalités. Ce polar psychologique mêlant une satire sociale voit sa tension croître tout au long. Kepler(s) peint en fond un Calais abîmé par les conflits avec les migrants qui tentent de s’en sortir, les groupuscules d’extrême droite, les flics désabusés et les habitants qui se sentent privés de leurs propres vies.

– Fiertés est la chronique d’un homosexuel à trois périodes de sa vie – de l’époque où l’homosexualité était encore un délit jusqu’au mariage pour tous.

– Maman a tort (en compétition), croire ou ne pas croire telle est la question. Doit-on croire le petit Malone qui affirme que sa maman n’est pas sa maman ? Thriller, policier ou quelque chose d’autres ? Maman a tort se distingue par ses personnages et ses dialogues d’une véracité telle et par la plongée ponctuelle dans l’univers imaginé de Malone onirique et fantastique.

– Aux animaux la guerre (en compétition) est une surprise sur le PAF. Adaptée du livre éponyme de Nicolas Mathieu, cette série n’est ni une série policière, ni une série à univers (médecin, avocat, agent artistique). Aux animaux la guerre trouve sa singularité dans les trois portraits qu’elle brosse. Trois portraits de gens à première vue lambda. Trois personnes laissées à elles-mêmes dans une réalité sociale dure sur fond de fermeture d’usine. Exemple parfait de ce que l’on appelle aujourd’hui le polar social.

– Ving-cinq (en compétition), une comédie sur les jeunes ? Voilà qui est plutôt rares sur le PAF depuis la fin de KD2A et la tentative avortée de Clash. OCS a osé et plus encore a expérimenté. Ving-cinq est loin des séries « young adultes » faites à l’eau de rose, violette ou tulipe. La série, sous comédie, montre une autre jeunesse – celle par laquelle tout le monde passe – la jeunesse de l’incertitude et du « qu’est-ce que je fais maintenant ? ». Ving-cinq traite de manière troublante le passage des vingt-cinq ans, passage vers la vie d’adulte, vers la vie active. Un âge qui pour eux déterminera (croient-ils) le reste de leur vie. Car dans 5 ans, ils auront 30 ans. Ving-cinq, comme premier bilan de la vie.

En somme, ses propositions françaises sont loin des séries policières et grand public chroniques et touchent de nouveaux univers : l’anticipation, la comédie (dé)culottée, le fantastique, la satire sociale.

Vers une création européenne

Cette volonté du renouveau de la fiction française est confirméz par Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions, qui rêve de redorer la télévision française et plus encore la télévision européenne. Selon elle, l’Europe doit faire bloc commun pour proposer une identité visuelle et scénaristique qui lui est propre en réunissant les meilleurs talents européens. Cette alliance permettrait de venir concurrencer les séries américaines et israéliennes. Delphine Ernotte a ainsi annoncé la formation de l’ « Alliance » conclue entre France Télévision, la Rai (Italie) et la ZDF (Allemagne). Une alliance qui permettrait de faire de « meilleures » séries et de contrer Netflix et Amazon. Cette union prendrait la forme de coproductions entre ses services publiques.  

Au regard de la programmation de Series Mania, on constate que cette ambition française de renouveau et de qualité des fictions TV est mutuelle à l’Allemagne et à l’Italie.

Lors de la conférence Coming Next From Germany, les séries proposées en ont témoigné : une comédie noire sociale autour de la Loi de Murphy (Arthur’s Law), une série catastrophe suivant une famille pendant les 8 jours précédant l’impact d’une météorite sur l’Europe (Eight Days) et l’adaptation moderne de M le Maudit (M For Murder).

Quant à l’Italie, sa série Il Miracolo a remporté deux récompenses à Series Mania : le Prix Spécial du Jury et le Prix d’interprétation masculine pour l’acteur Tommaso Ragno.

Clarisse Loyau-Tulasne